« S’accomplir ou se dépasser », un essai sur le sport contemporain

Essai sur le sport contemporain s'accomplir ou se dépasser

Si la lecture de l’ouvrage m’a pris un certain temps pour diverses raisons, je ne regrette aucunement cette acquisition qui représente un travail remarquable de la part  de la philosophe et enseignante-chercheuse Isabelle Queval. Cette ancienne tenniswoman de haut niveau a réalisé sa thèse sur le dépassement de soi et nous offre une réflexion profonde et enrichissante dont le cadre dépasse largement le contexte sportif et nous en apprend beaucoup sur nous même et notre société.

Je vous propose donc une petite revue de cet essai, et des principales idées et perspectives sur lequel il débouche. Sa lecture a été pour moi une véritable révélation tant il est juste et pertinent,  qu’il nous met face à nos excès et à nos travers, et rend toutes ses lettres de noblesse à la pratique sportive et à quel point elle est indispensable pour un équilibre sociétal et personnel. Il a véritablement fait écho à des réflexions et des sentiments que je pouvais avoir, tout en trouvant parfaitement les justes mots : s’accomplir ou se dépasser : essai sur le sport contemporain.

S’accomplir ou se dépasser : une évolution historique

L’essai d’Isabelle Quéval se découpe en trois parties distinctes : une première qui évoque la perspective antique du sport, une seconde qui explique sa mutation progressive par le prisme  de la modernité, et une dernière qui développe sur notre rapport contemporain au sport.

Pour résumer, l’auteure reconstitue l’évolution globale de la pensée philosophique sur la perception de notre monde et de notre place dans celui-ci, en balayant les principales idées et pensées fondatrices, notamment de Platon, Hippocrate, Descartes ou encore de Coubertin.

La période antique s’est caractérisée notamment par une vision d’un monde fini, c’est-à-dire schématiquement qu’on pensait que chaque chose est achevée et avec des limites, que ce soit le ciel, notre terre, enfin tout ce qui nous entoure. La notion d' »infini » ne pouvait pas être concevable. Cela signifie également que chaque être vivant s’inscrit dans un ordre naturel, régit par des règles, une forme de destinée à laquelle il doit se plier.
Dans une perspective sportive, l’Homme s’exerce tout en se sachant doté de limites qu’il ne pourra franchir, et avec pour idéal son harmonie permanente avec la Nature qui définit les lois de sa nature humaine, d’où cette idée d’accomplissement dans un monde clos et fini qui interdit toute possibilité de progrès indéfini. En clair : l’Homme cultive ses aptitudes physiques, parfois dans un cadre compétitif et/ou de progression, mais sait qu’il est doté de limites qu’il ne cherche pas à franchir, car cela serait anti-naturel.

Ce courant de pensée s’est poursuivi jusqu’à la période moderne où l’Homme a commencé à découvrir l’Amérique, à développer un progrès technique grandissant, et à se penser, selon les paroles de Descartes « maître et possesseur de la nature ». Cette vision offre une perspective beaucoup moins figée où l’Homme peut trouver perpétuellement des possibilités d’amélioration et de progrès, qu’il soit physique, physiologique, mécanique etc. Ce monde fini qu’il pensait connaître devient désormais infini avec des limites que l’on peut sans cesse chercher à repousser, de la conquête spatiale jusqu’à l’exploit sportif toujours plus incroyable et insoupçonnable.

Ces deux parties (antiquité et ère moderne) sont les plus complexes de l’ouvrage car elles font références à des concepts philosophiques complexes et clairement il vous faudra vous accrocher à votre culture philo (et à votre intérêt pour la discipline) pour comprendre l’enjeu de ces deux parties, et en quoi elles contribuent à expliquer également nos conceptions actuelles.

Cette notion de dépassement de soi qui en découle est devenue un principe fondateur de notre société actuelle. Que ce soit à l’école, au travail, dans notre vie personnelle, notre santé, notre état personnel, nos possessions etc. l’idée de progrès et de dépassement des limites est constitutive, valorisée, et le contraire est plutôt très mal perçu.

Le Sport de haut niveau : « plus vite, plus haut, plus fort »

La troisième partie du livre s’intéresse de près au sport de compétition actuel et à sa place dans notre société. Comme le résume si bien cette citation de Pierre de Coubertin, devenue la devise Olympique, nous assistons au triomphe du « sport-spectacle » où chaque partie, chaque compétition, chaque tournoi se doit d’être l’occasion incontournable pour de nouveaux records, de nouvelles performances toujours plus impressionnantes, avec aux manettes toute une industrie cherchant à se faire le maximum d’argent, sur l’audience et autres paris lucratifs qui reposent sur une performance sportive toujours plus accrue.

Isabelle Queval démontre avec justesse la prégnance que la performance et le dépassement de soi ont sur le sport : il s’agit d’être le meilleur d’entre tous, mais aussi de repousser toujours un peu plus loin les limites du possible : il n’y a plus d’accomplissement simple de la pratique sportive, et la recherche sans cesse de la performance ne conduirait pas au bonheur et à l’accomplissement des athlètes, à cette harmonie avec la nature.
Elle cite très justement David Douillet à ce propos, juste après l’obtention de son premier titre à Atlanta en 1996 :  » En entendant la Marseillaise, j’ai pleuré car j’ai pris conscience que j’étais allé au bout. Au bout de tout. Je suis comme les explorateurs qui croyaient que la terre était plate. Ils ne sont jamais allés au bout pour vérifier. Moi, j’y suis allé? Au bout, il n’y a rien. C’est le vide (…) la nuit blanche où je regarde, désespéré, ce trou béant qui s’est ouvert devant moi ».

L’un des effets pervers de cette quête de performance dans le milieu du sport est que le sportif de haut niveau nuit à sa propre santé en cherchant désespérément à repousser les limites de sa nature humaine. L’auteure dresse un rapport édifiant des accidents vasculaires cérébraux, des leucémies et autres morts prématurées ou pathologies qui frappent le milieu de la compétition. Le recours au dopage pour améliorer ses performances et augmenter ses capacités physiques devient donc légion (elle évoque notamment qu’un sportif de haut niveau sur 3 serait dopé, et de nombreux enfants dès leur plus jeune âge) avec évidemment tous ses effets secondaires, du simple trouble physique à la mort prématurée, que ces sportifs sont prêts à endurer dans cette injonction sociétale de la performance et du dépassement de soi.

Notre société condamne sévèrement le dopage, le considérant comme une tricherie au sein de la compétition sportive : si l’on utilise des substances ou des mécanismes illicites pour augmenter ses performances, on fausse les prédispositions humaines de chacun et on part avec une chance supplémentaire, une longueur d’avance que l’on considère illégitime.
Cependant, l’ouvrage pointe très pertinemment que nous vivons dans une société où le dopage est roi : qui n’a jamais pris de vitamines, de café, de tranquillisants, ou toute autre aide pour pouvoir gérer une situation de travail compliquée, réussir à un examen… être finalement, plus performant. On sort de la même façon de ses prédispositions naturelles, de sa nature humaine, et de ses capacités propres à pouvoir gérer sa fatigue, son stress, son intelligence pour être plus performant dans une société qui exige que nous repoussons sans cesse nos propres limites : se doper, est-ce tricher ou obéir ?

Selon Isabelle Quéval, l’un des éléments de réponse qui me semble intéressant est que le sport, représente à merveille l’idéal démocratique  : les sportifs partent tous au même niveau, avec les mêmes chances, et ce ne sont que les prédispositions naturelles, le travail, le talent qui désignent l’élu : le meilleur élément. Ceci explique notre exécration pour le dopage sportif qui enfreint largement ce dispositif d’élection qui nous est si cher, alors qu’il nous semble beaucoup plus supportable, voire légitime et encouragé dans d’autres contextes.

Et notre pratique sportive dans tout ça ?

L’ouvrage se concentre essentiellement sur l’univers sportif de haut niveau bien qu’il épingle avec justesse la course à la santé et aux suppléments alimentaires qui atteint bon nombre d’entre nous : produits enrichis en vitamines et minéraux, allègements, aliments « dopants » pour nous rendre plus énergique, moins fatigués, plus résistants, plus zen etc. En effet, l’essai a été écrit en 2004 et ne connaît donc pas encore l’essor de la pratique sportive grand public que nous expérimentons aujourd’hui.

Cependant, cette quête de la performance, du dépassement de soi fait tout à fait écho à notre besoin de ressentir la possibilité de s’améliorer et d’augmenter ses capacités physiques et d’améliorer sa santé. De plus, les excès que les sportifs de haut niveau connaissent commencent à envahir très largement la pratique occasionnelle de Monsieur et Madame tout le monde. Cette injonction devenue presque naturelle de devoir sans cesse se dépasser trouve son paroxysme dans notre sortie running, ou encore dans n’importe quel entraînement : encore quelques minutes, un km de plus, 1kg de plus sur ma charge habituelle…

La question qui se pose au final : est-ce que le dépassement de soi peut être un accomplissement ? Je repense au gouffre dans lequel David Douillet et bien d’autres sportifs semblent s’être plongés à l’apogée de leur carrière : ne s’agit-il pas d’une épopée sans fin dont la mise en oeuvre et les conséquences peuvent occasionner beaucoup plus certainement des dommages que des succès ?

Schopenhauer décrivait la recherche du bonheur humain comme une succession perpétuelle d’espoirs et de désillusions : on vise un objectif, on met en oeuvre tous les efforts, voire les sacrifices nécessaires pour l’atteindre, et une fois celui-ci réalisé, le bonheur généré s’estompe progressivement pour laisser place à l’amertume, la frustration et le besoin d’avoir plus, d’aller encore plus loin, et de fixer un nouvel objectif etc. Au final, de part cette constante cyclique l’homme ne serait jamais pleinement heureux. Il prônait davantage l’appréciation simple des bonheurs de la vie, de la contemplation de l’art ou de la nature par exemple. La recherche du dépassement de ses limites physiques ne serait-elle pas donc vouée à l’échec pour être heureux ?

Il me semble que l’accomplissement par le dépassement est une question délicate, propre à chacun d’entre nous, et un équilibre précaire qu’il me semble compliqué à développer et à entretenir. Il me semble personnellement qu’il peut être intéressant de trouver un équilibre en  consacrant éventuellement une partie de son activité (et de sa vie en fait !) à se développer, à s’enrichir et à chercher à s’améliorer, tandis qu’une autre doit légitimement, et sans complexe, se consacrer à l’appréciation, à l’harmonie et au plaisir, en complétant par exemple sa routine par du yoga (je crois qu’on peut pas faire mieux en terme de discipline en harmonie avec la nature et sa nature !) ou en réfléchissant davantage à son rapport avec le sport, le travail, sa vie, ses objectifs, en se connectant à sa propre nature et à l’équilibre qu’elle produit,  sans subir cette obligation de performance.

J’espère que ce compte-rendu vous aura plu et qu’il vous donnera envie de lire cet essai vraiment remarquable. Je vous joins le lien également vers une émission d’Arte dans laquelle Isabelle Queval a été interviewée par Raphaël Enthoven sur l’ensemble de ses travaux sur le sport.

Have Fun 🙂

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