J’ai couru la SaintéLyon : récit d’une lutte intérieure

trail nocturne SaintéLyon

J’ai choisi de vous raconter mon expérience de cette course, mais ceci n’a rien d’un compte-rendu qui vous détaillera point par point mon ressenti à chaque étape. C’est presque un devoir pour moi d’écrire cet article qui j’espère pourra aider quelques personnes et/ou changer le regard d’autres.

7 décembre, lendemain de SaintéLyon, la fatigue et l’énervement de fin de course qui ne te font retenir que le négatif étant passés, je me pose pour vous raconter cette histoire. L’histoire d’un frère qui dit courant septembre à sa soeur : « allez viens, on fait la SaintéLyon ! »

Si vous me suivez ou connaissez un peu, vous savez très bien que je ne suis pas une coureuse. Sportive certes, passionnée même, mais la course-à-pied ça n’a jamais été mon truc : je n’arrive pas à prendre du plaisir, à m’évader, et clairement je m’ennuie. Je pense que c’est dû à la « linéarité » de l’exercice : à la limite je préfère le fractionné, proche du HIIT que j’affectionne tant. Bizarrement, j’adore travailler en endurance en natation, voire en vélo, comme quoi le running , ça ne colle pas, c’est tout.

J’ai un peu hésité face à cette proposition : n’importe quoi, j’en suis complètement incapable ! Pourtant, face à la confiance que mon frère avait dans mes aptitudes à terminer, j’ai fini par accepter : nous prenons nos dossards début octobre et commençons une préparation. Normal, je ne cours jamais, je n’aime pas ça, et je me lance un objectif à 3 mois : terminer un trail nocturne de 72km à D+1730m… Cela peut sembler inconscient (et ça l’est) mais j’avais envie d’y croire, et je me suis raccrochée à cette certitude que mon frère entretenait sur notre réussite.

A ce moment là, je me suis dit à plusieurs reprises que, s’il y a quelques années on m’avait dit que j’allais courir la SaintéLyon, je ne l’aurais jamais cru. Réflexion classique en somme, que toute personne avant une épreuve de ce genre a dû avoir.

J’ai réfléchi alors à comment j’étais il y a 10 ans. Il y a 10 ans, j’avais 15 ans. J’étais au lycée et malade. Suite à des problèmes personnels et familiaux, j’ai commencé à développer en sourdine une anorexie mentale, une sorte de décompensation. Jusqu’à 35 kilos, je voulais « devenir transparente », « disparaitre » et clairement, je me laissais mourir petit à petit. Grâce à la bienveillance de mon extraordinaire famille (et aussi à mon caractère complètement buté et mon déni de ma maladie), j’ai évité l’hospitalisation. C’est aussi l’été suivant que j’ai rencontré l’homme de ma vie et que le déclic vers ma sortie de « crise » a commencé à opérer.

L’anorexie est une maladie complexe, bien plus que ce que sa médiatisation essaie de nous le faire croire : il n’a jamais s’agit de filles qui essaient de maigrir pour ressembler à des mannequins. Je ne vais pas m’attarder à essayer de l’expliquer, sans aucune prétention, vous aurez du mal à comprendre, et moi-même je ne suis pas sûre d’avoir compris, et là n’est pas le sujet. Comment peut-on comprendre le refus de s’astreindre à un besoin vital ?

L’anorexie a eu des conséquences désastreuses  sur ma confiance en moi, mon amour-propre et je dirais sur ma capacité à être bienveillante envers moi-même, et j’en souffre encore aujourd’hui. J’ai décidé que cette SaintéLyon allait être l’anniversaire d’une décennie de souffrance et de reconstruction vers la personne que je suis devenue aujourd’hui. Cette SaintéLyon serait mon exutoire, mon calvaire, mon chemin de croix, et j’allais la faire avec mon frère, que la maladie avait éloigné de moi et qui aujourd’hui allait me tirer jusqu’à la fin.

Je suis arrivée dans le hangar avant le départ presque euphorique : effrayée à l’idée de partir et en même temps avec l’envie d’en découdre et la confiance presque inconsciente que j’allais y arriver sans problème et en suivant le plan de mon frère : éventuellement un sub 10h. (Bon, on en a été trèèèèès loin, on s’est mal préparé à la course, on est partis sur un plan de course erroné, on s’est trop longtemps arrêté…bref je m’en fiche !)

J’ai croisé de nombreuses twittos, hyper enthousiastes à l’idée de partir. Leurs sourires, et leur accueil m’ont bien réchauffés ! Et puis j’ai croisé Chris, coach de ma salle de sport, dont les ondes positives, le sourire et la bienveillance m’ont donné des ailes !

Le départ est lancé, je ne me suis même pas demandé ce que je faisais là : j’étais hyper excitée, et bien en forme, mais tout en me disant que ma présence ici était tout bonnement improbable : je suis la touriste de la course. La 1ère étape jusqu’à St Christo, le premier ravitaillement, s’est super bien passé : si chaque étape se passe comme ça, ce sera génial !

Jusqu’à Ste Catherine, cela a été beaucoup plus dur. Pas physiquement, mais psychologiquement : mon cerveau a commencé à reprendre ses mauvaises habitudes et les larmes ont commencé à se coincer au bord de mes yeux. Mon enthousiasme s’est changé en angoisse, me répétant inlassablement : « de toute façon, tu es une ratée, tu ne vas jamais y arriver ». A mon « habitude », je me suis auto-détruite psychologiquement, j’avoue que l’annonce récente de mon licenciement économique (attendu et bien vécu) a un peu accentué aussi ce sentiment.

Evidemment, j’en ai rajouté une couche en culpabilisant de n’être pas bien et de ne pas avoir réussi à tenir mon pari. Heureusement que mon frère était là pour me soutenir, pour trouver les bons mots et m’aider à relancer le mental.

Je passe rapidement sur le coup dur arrivés à St Genoux : patates comme on a été, on ne s’est pas rendus compte du tout du temps d’arrêt incroyable à Ste Catherine (plus d’1h !), on n’a pas regardé la montre au départ, et selon les temps qu’on avait prévus, un peu dans les pommes, on croyait arriver à Soucieu, où mon chéri m’attendait. On ne s’attarde pas, et on repart.

Enfin, je retrouve mon chéri à Soucieu, au 50ème kilomètre et même si je ne suis plus très lucide, le voir, échanger un peu avec lui, être remotivée m’a fait un bien fou. On repart jusqu’à Chaponost avec une arrivée difficile au ravito.

Les derniers 10km jusqu’à l’arrivée m’ont semblé abominables : mal au genou, contractée de partout, l’impression de n’être que douleurs. Je me retiens pour ne pas pleurer, mais je sens qu’en réalité je pleure d’épuisement et de douleur, mais sans larmes. Je ne peux pas m’arrêter, je dois aller au bout. Plus tôt dans la course, je me rappelle avoir dit à mon frère que de toute façon rien ne pouvait plus être douloureux que la maladie, et que de voir la souffrance de ma famille à propos de mon état. Je me suis martelée ces paroles en tête et j’ai continué tant bien que mal.

Jusqu’à ce que, surprise immense, mon amour me rejoigne 5km avant la fin : je m’effondre de bonheur contre lui, et main dans la main, il me tire dans cette fameuse montée raide à Ste Foy lès Lyon. Ce zozo plaisante, est tout frais, fait le malin… Je suis trop dans ma bulle, je n’arrive pas à rire, mais je me conforte dans l’idée que celui qui me tient la main est l’homme le plus incroyable du monde.

On arrive enfin au pont qui traverse le Rhône, si l’on marchait jusque là mon frère me relance en disant qu’il faut qu’on court pour ces 2 derniers kilomètres. J’ai envie de pleurer tellement le clou qui semble être enfoncé dans mon genou me fait mal mais je me relance. On traverse le pont, passe devant le musée et ma belle soeur nous attend et nous prend en photo. Rien que de la voir, de l’entendre nous féliciter, qu’elle nous applaudisse, je me sens pousser des ailes : j’accélère, surprenant mon frère et mon chéri.

Premiers panneaux annonçant les dernières centaines de mètres, je ne sais pas comment j’ai trouvé l’énergie, mais j’ai sprinté. Je crois que j’ai entendu Stéphane m’encourager, mais je ne suis pas sûre. Je vole, je remonte petit à petit quelques coureurs un à un, un peu surpris de voir passer une petite fusée rose ah ah !

arrivée course trail SaintéLyon

Oui, le truc corail c’est ouam 🙂

Je passe l’arche toujours en sprintant et dans l’élan je fais une roue, faisant bien rire le public et le commentateur ! C’était enfin fini, et j’ai pu le faire ! Enfin, j’étais pas tellement dans cet état d’esprit là, après 14h d’effort, je voulais boire, manger un peu et je ne me souvenais que du négatif.

Aujourd’hui, je me suis réveillée rouillée, encore un peu douloureuse mais immensément fière de moi, et  pour moi, c’est quelque chose de rare, voire d’inexistant. Même si je ne suis peut-être pas complètement guérie psychologiquement, j’ai réussi à mettre le temps d’une nuit ma maladie au tapis : le mental, la détermination et l’envie de croire en moi ont réussi à prendre le dessus sur ma haine de moi-même. Je suis pleine de joie, d’amour, de reconnaissance et je réalise que ce que j’ai fait ce n’est pas rien, plutôt de me dire que bon, ce n’est pas grand chose on est nombreux à le faire…

La morale de cette longue histoire (pardonnez-moi), c’est que tout est possible. Il y a de l’espoir, de l’amour, des jours meilleurs, des réussites pour tout le monde, et qu’il ne faut jamais, mais alors jamais, cesser de se battre. Quels que soient les maladies, les souffrances, les histoires, les passés, les difficultés, les coups durs, il faut autant que possible se donner une chance de se relever, d’aller de l’avant, de s’en sortir et de croire  au meilleur.

Contrairement à ce que je me disais auparavant, je n’avais rien d' »improbable », ou de « touriste » pour participer à cette course : je suis allée au combat, avec mes démons, et j’en suis sortie vainqueur. Le sport a été une véritable partie de ma thérapie : une façon de reprendre en main un corps détesté, et de me dépasser. Cette course a été le paroxysme de cette démarche : je m’appartiens, je décide de ma vie, et je t’emmerde putain de maladie.

Bien sûr, tout n’arrive pas tout cuit, il faut travailler, se donner les moyens, toujours avancer, se prendre des grosses claques… Cependant, cette expérience me laisse intimement convaincue que tout le monde est capable d’exploits, les limites elles ne sont que dans votre tête.

Aussi bas que vous puissiez tomber, il y a toujours de l’espoir, toujours une main tendue, et vous ne soupçonnez pas, mais je vous jure pas du tout, de vos extraordinaires capacités à changer, rebondir, grandir.

Alors prenez votre vie à bras le corps, rêvez, espérez, battez-vous, mais battez-vous à en perdre la tête ! Ce ne sera jamais la mauvaise solution, ce ne sera jamais vain. Je sais ô combien c’est immensément dur, qu’on peut se battre pour s’effondrer encore un peu plus derrière, puis se relever, puis chuter de nouveau.

Mais ne vous arrêtez jamais.

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20 réflexions sur “J’ai couru la SaintéLyon : récit d’une lutte intérieure

  1. sophielastyliste dit :

    Un très beau récit. Un gros beau knockout ! Bravo! Et heureuse d’avoir passé qq minutes en ta compagnie avant la grande aventure intérieure ( ça pourrait être mon titre aussi. Pas aussi rapide à l’écriture mais le cr viendra 🙂

    • Marine dit :

      Merci beaucoup Sophie, ça m’a fait très plaisir de te rencontrer également avant la course, et j’espère que ce chemin a été aussi beau et enrichissant pour toi qu’il ne l’a été pour moi 😉 Au plaisir de lire ton cr !

  2. Daddy dit :

    Je suis content pour toi et la leçon que tu tires de cette experience. Ma conviction c’est quand même qu’il faut être prudent avec les symboles. Je ne sais pas quelle suite tu vas donner à ta pratique et j’espère que tu feras avant tout les bons choix qui te mèneront à l’épanouissement. Je ne pensais pas que tu la ferai cette roue 😉

    • Marine dit :

      Je te remercie pour ton message, et j’espère que tu gardes un souvenir de ta course aussi agréable que le mien ! Je suis d’accord avec toi par rapport aux symboles : j’ai jalonné chaque étape de ma vie avec, et ils ne font pas office de miracles ni de transformations… Avec le temps ça m’aide quand même, je regarde mon parcours comme un ciel avec plusieurs petites étoiles 🙂

  3. Femery dit :

    Je viens de la finir aussi. Mon histoire est celle de la deuxième vie après un divorce. Rien à voir avec toi mais fière également. Tu m’as fait pleurer miss. Je n’ai qu’une seule chose à dire: tu déchires, tu es extraordinaire. Quand quelque chose n’ira pas, tu pourras dire: je l’ai fait. Tu n’es pas n’importe qui, tu es finisher de la SaintéLyon. Tout le monde n’en est pas capable. Ce matin tu t’es réveillée dans la peau d’une nouvelle toi. Ce matin est le commencement du reste de ta vie. Félicitation. Je t’admire. Sois fière de toi, comme je suis fière de moi ce matin 🙂 à bientot pour d’autres trails…..

    • Marine dit :

      Ton message m’a vraiment touchée. Oui, je le dis, je suis fière de moi, et je n’en ai pas honte. Et je suis fière de toi également, et bravo aussi pour ce long effort ! C’est merveilleux de voir l’énergie, le courage et l’histoire que les gens portent en eux. Bravo bravo bravo !

  4. Elise dit :

    Je viens de lire tout ton récit et je suis toute émue… Oui c’est bête à dire comme ca mais c’est beau de voir tout ce que cette course difficile à pu t’apporter! Et oui que tu peux être fière de toi et encore plus que ca, ce que tu as fais c’est grand et les raisons pour lesquelles tu t’es battue c’est encore plus grand.
    Bravo à toi super battante et repose bien ton corps maintenant il a bien bossé pour te porter jusqu’à la ligne d’arrivée avec ton mental!
    Biseees

    • Marine dit :

      Merci beaucoup Elise, ton message me touche beaucoup, et je suis tellement heureuse d’avoir fini ! Ca m’a fait un bien fou ! A bientôt pour un Red Crew run !

  5. Klond dit :

    Je t’ai vu malheureuse, je t’ai vu défaitiste, je t’ai vu dure avec moi mais jamais aussi dure et injuste qu’avec toi même. Je suis fier de toi. Je suis fier de lire quelqu’un que je n’avais pas vu depuis longtemps pointer le bout de son nez après des années de combat et de douleurs. Puisse la paix t’envahir, puisse la self hate laisser place au self love. Profites de la vie que tu as mérité, tu en vaux la peine ! Milles bravos à toi et Seb encore ! Grosses bises à vous tous

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